Les amateurs d’architecture fréquentent depuis longtemps ce lieu situé à Weil am Rhein, tout près de Bâle, où industrie, paysage, design et recherche conversent dans un même espace ; ils viennent y découvrir une concentration exceptionnelle de bâtiments signés Frank Gehry, Zaha Hadid, Tadao Ando ou SANAA. Pendant longtemps, l’identité du Vitra Campus s’est surtout construite en hauteur, à travers une succession d’architectures manifestes, chacune portant la signature d’un grand nom. On passait de l’une à l’autre comme on feuillette un atlas de l’architecture contemporaine, au gré des promenades, entre les volumes libres de Frank Gehry, les lignes tendues de Zaha Hadid ou la rigueur silencieuse de Tadao Ando. Cette collection bâtie reste l’une des plus remarquables d’Europe, mais elle ne suffit plus à définir le lieu à elle seule.
Car Vitra n’est pas un musée qui se serait greffé sur une usine. L’entreprise, fondée en 1950 et devenue l’un des principaux éditeurs de mobilier contemporain, continue d’y produire et d’y développer ses collections. Les créations de Charles et Ray Eames, Jean Prouvé, Verner Panton, Jasper Morrison, Antonio Citterio ou Ronan et Erwan Bouroullec y côtoient les espaces de travail, les ateliers, les réserves et le Vitra Design Museum, institution de référence qui explore depuis plus de trois décennies les multiples dimensions du design. Sur ce site, l’objet n’est jamais isolé de son contexte ; il est replacé dans une histoire de liaisons industrielle, sociale, technique et culturelle.
Et c’est précisément cette manière de penser les liens qui attire chaque année des visiteurs venus bien au-delà du cercle des professionnels. Quand certains cherchent à comprendre l’histoire du mobilier moderne, d’autres suivent les visites architecturales, mais beaucoup viennent simplement éprouver ce que peu de sites offrent avec une telle cohérence ; la possibilité de traverser en quelques heures un paysage où l’entreprise, le musée, l’architecture, l’art et le design ne forment qu’un seul récit.
Quand le paysage devient projet
Depuis quelques années pourtant, un nouvel acteur s’est invité dans cette narration : le paysage. Non comme un décor destiné à mettre les bâtiments en valeur, mais plutôt comme une matière de projet. Après la création du jardin imaginé par Piet Oudolf, puis la plantation de milliers de jeunes arbres selon les principes des micro-forêts d’Akira Miyawaki, le campus poursuit sa mue avec le Water Garden conçu par l’architecte paysagiste Bas Smets. Le bassin, alimenté par les eaux de pluie récupérées sur un bâtiment voisin, introduit un nouvel équilibre entre surfaces minérales, végétation et biodiversité. Les oiseaux, les plantes aquatiques, les reflets du musée de Gehry à la surface de l’eau deviennent eux aussi des composantes de la visite.
Ce déplacement du regard est révélateur. Longtemps, le Vitra Campus a montré comment construire. Il s’intéresse désormais tout autant à la manière d’habiter un territoire, de l’adapter au changement climatique et d’inventer une relation plus féconde entre architecture et vivant. Les sculptures-fontaines de Hella Jongerius, installées au cœur du Water Garden, ne constituent pas une simple intervention artistique ; elles rappellent que le design peut aussi être un langage critique, capable d’interroger notre rapport aux ressources naturelles et aux autres espèces.
Le design comme territoire
Cette réflexion se prolonge au Vitra Design Museum jusqu’au 6 septembre 2026 avec Whispering Things, première grande rétrospective consacrée à la designer néerlandaise contemporaine Hella Jongerius. Plus de quatre cents œuvres y dévoilent une créatrice qui n’a cessé de remettre en question les frontières entre artisanat et industrie, entre objet utilitaire et œuvre plastique. L’exposition révèle une pensée du design fondée sur l’attention portée aux matériaux, aux gestes, aux imperfections et aux usages. Dans le contexte du campus, elle prend une résonance particulière ; elle rappelle que le design n’est pas qu’une affaire de style. L’exposition exprime, en la chuchotant, cette manière de comprendre les relations qui unissent les objets, les êtres et les lieux.
C’est sans doute ce qui fait aujourd’hui la singularité du Vitra Campus. On n’y vient plus seulement pour admirer une chaise devenue iconique ou collectionner les signatures d’architectes prestigieux. On y découvre une entreprise qui fait de son propre territoire un espace d’expérimentation, où l’industrie dialogue avec la culture, où le paysage participe du projet architectural et où chaque nouvelle intervention enrichit un récit commencé il y a plus de quarante ans. À mesure que les arbres grandiront autour du Water Garden, ce récit continuera, lui aussi, de prendre racine.










